Ce n'est que dans l'inanité du songe, dans ton souffle puissant, dans ton esprit, et tes bases implacables qui survivent,
Ce n'est que dans tes rythmes tristes, tes chants sombres et tes temps désordonnés, dans l'accord grandiose de ta mort,
Que tu as choisi de vivre. Elle était tant limpide, ton imprécation, tu avais tant besoin de regarder.
Ton rival était ton dieu, tu avais peur pour ta mort et pour tes jambes qui ne te portaient plus maintenant qu'au songe.
Et c'est la jetée sur laquelle tu vis, ce sont les fracas encore discrets de l'eau contre ta muraille de roche.
Aussi le fracas des brumes, vapeurs qui soufflent sur ton oeil comme souffle le vent du Nord sur ta maison trop fragile,
Aussi la constance du cri lointain des oiseaux en dérive, portés par ces mêmes vents qui nous portent vers le large,
Aussi ton regard se jette vers ta barque furtive, que tu rejoins en pleurant les gouttes salées de la mer.
Ton rival était cet enfant qui t'attendait au loin, cet horizon te souriait pour te crier lui aussi son signal.
Les embruns si présents, l'écume du soir rejoint celle du matin, tu es un oiseau de papier, tu pénètres l'air acide.
Les tuyaux de l'orgue des falaises soufflent, rugissent lentement, comme un fauve courbé, blessé par le temps,
Qui appelle l'inconnu, chant sombre, essouflé, sublimé par ta chute, ce vent qui prend un autre ton.
L'accord est modulé, tu t'envoles en l'animant, tes oreilles sifflent plus que les arbres pour couvrir leur alarme.
Tes jambes et ta mort s'étaient enfuies, tu n'avais plus de Terre pour te soutenir, tes cheveux libres flottaient un peu,
Et tu écoutais les vagues attaquer le sol qui leur fait face, puiser en lui un sel pareil à celui de tes larmes.
Tu avançais dans l'air acide, car tu t'étais enfin aperçu que rien ne te portait après ta mort. Ta mort, c'était
Cette herbe grasse et verte que tu avais caressée plus brutalement que la nature, tes jambes avaient jeté vers l'avant
Ton corps blessé comme le fauve qui souffle de ces falaises : ta muraille s'était dérobée à ton esprit, les bases
Avaient tenté de se maintenir mais te paraissaient si loin maintenant. Cela faisait pourtant si peu de temps.
Ta mort, c'était le souffle aquatique de la brume et les rochers, c'était la muraille qui combat les vagues.
Enfin, tu te rappelais que ta vie n'avait été que l'imprécation que tu avais voulu lui donner, qu'il était tard.
Il était trop tard pour regarder, tu avais trop longtemps cherché l'horizon impénétrable dans ces vapeurs de mort.
La mort était de couleur verte bleutée comme le ciel et comme l'herbe. La mort était de couleur rouge comme ton sang.
La mort était d'une couleur limpide et physique, salée comme l'eau que tu voulais déjà quitter, mais pas encore atteinte :
La mort était acide, amère ; la mort était trop proche pour toi, tu avais trop cherché à atteindre ton propre horizon.
Le risque, tu l'avais dépassé, les limites étaient lointaintes, le souffle etouffé des rythmes sombes, l'inanité du songe...


